Samedi 7 juin 2008
Sarcelles : Centre du Monde
1/ Sarcelles : ville fondamentalement tournée vers l’interculturalité
Qui peut encore raisonnablement croire que Sarcelles n’est pas le centre du monde?
Sarcelles, où cohabitent environ 58000 habitants issus de plus de 90 nationalités différentes. Sarcelles, point de chute de la terre entière!
Sans blague! Qui dans le monde n’a pas un membre de sa famille qui vit à Sarcelles?
Sarcelles, c’est donc la ville où tout commence aussi…
Ce grand ensemble, âgé de 52 ans, abrite en son sein quantité de migrants et de descendants de migrants. Sa politique est centrée sur l’intégration, le «vivre ensemble». Toujours à la recherche de nouvelles initiatives, Sarcelles est pourvue de quantité d’associations et de réseaux en tous genres (médiation sociale et interculturelle, soutien à la parentalité, prévention de la délinquance, prévention des conduites addictives…), ainsi que de travailleurs sanitaires et sociaux dévoués et compétents. C’est donc une ville qui réfléchit et qui propose, parce qu’elle est proche de ses citoyens.
Or, bien que mythique, et pleine d’ouverture, la ville de Sarcelles connaît les mêmes déboires et les mêmes échecs face à sa politique d’intégration, que toutes ses sœurs appelées communément du terme récurrent de « banlieues difficiles »
- Banlieues difficiles… Autrement dit, des jeunes pour la plupart issus de l’immigration qui posent un certain nombre de problèmes. Ils se déscolarisent tôt, se dés-institutionnalisent et s’inscrivent parfois dans une ascension de délits. Leurs parents, souvent hallucinés, désespérés face aux situations, se trouvent presque toujours «désarmés».
- Banlieues difficiles… ce sont donc des familles qui sont le quotidien des travailleurs sociaux (éducateurs, assistantes sociales, psychologues) et parfois de l’institution judiciaire ou de la psychiatrie. Des familles, comme le souligne l’écrivain Ahmed Djouder , “dont on parle sans cesse en débriefing, en réunion, en groupe Balint...”
- Enfin, Banlieues difficiles … ce sont aussi des notions comme celles de chômage, précarité sociale, errance ou interculturalité.
L’interculturalité ! Depuis les années 70 cette question a généré quantités de recherches dans le monde, avec des périodes de haut et de bas. Aujourd’hui, en France, malgré des initiatives de terrains isolées, ces recherches ont du mal à s’imposer.
On peut aisément le comprendre, car ce qui sous-tend le terme d’interculturalité, c’est la prise en compte de la diversité des cultures, et la mise en place de tentatives afin de les faire cohabiter les unes avec les autres.
Cette question renvoie à un certain nombre de réflexion que nous avons à mener et sur lesquelles nous butons. Or c’est d’autant plus intéressant que nous arrivons à penser quasiment toutes les autres diversités identitaires, quelles soient sexuelles, sociales…
2/ Sarcelles, une ville où les travailleurs sociaux sont en souffrance
A Sarcelles, pourtant, les travailleurs sociaux rencontrent tous d’énormes difficultés à travailler avec les migrants ou leurs descendants.
Bien sûr, ils apportent un certain nombre de réponses à ces familles, notamment sur le versant de la réinsertion économique ou sociale, mais ils expriment souvent une impuissance face à un public qui d’après eux, “n’adhère pas”. Ils font part aussi d’un sentiment d’échec, face à des jeunes qui, “lorsqu’ils obtiennent un boulot, n’arrivent pas à le garder”. Des jeunes qui se font renvoyer d’un collège et qui, quand on les rescolarise, “s’arrangent à se faire virer de nouveau”.
Pour expliquer ces nombreux jeunes qui “leur glissent entre les mains”, les travailleurs sociaux avancent la plupart du temps comme motifs : des interactions familiales défectueuses, avec des mères dépressives et/ou dévastatrices et des pères autoritaires ou absents.*(voir le rapport Bruel). Ils décrivent donc ces jeunes aux prises avec des démons intra-familiaux, dont ils n’arrivent pas à s’extraire.
Et si on interroge ces travailleurs sociaux sur les difficultés de prise en charge liées à la différence culturelle de leur public, ils mettent en avant un certain nombre de handicap ne leur permettant pas de prendre en compte, tous les éléments constitutifs d’une situation.
Ils n’ont pas été formés aux cultures, ils les méconnaissent.
Le public est fuyant
Il y a de nombreux malentendus
Il existe un problème de communication lié aux problèmes de langues
En vérité, à Sarcelles comme partout en France, l’urgence face à la prise en charge du public migrant ou descendant de migrant se fait de plus en plus pressante. En effet, on s’aperçoit que, malgré “toute la bonne volonté du monde”, on se retrouve, la plupart du temps, bloqué dans nos prises en charge.
a)L’interculturalité: différents angles d’approches
C’est pour sortir de cette impasse qu’aujourd’hui nous allons devoir penser l’interculturalité sous deux angles différents :
Il faut que nous arrivions approximativement à nous mettre d’accord sur le terme de culture, ce qui de tout temps n’a pas été une mince affaire. Je proposerai quant à moi de rappeler que la culture est en mouvement perpétuel et qu’il n’existe pas de culture immuable. Toutefois, la culture est aussi un héritage social transmis de générations en générations, ayant une double fonction :
- cohésion du groupe
- intégration d’un individu au sein d’un groupe à partir de valeurs, normes et pratiques communes.
De ce fait, la culture est génératrice de conflit, d’abord parce que, par définition, toute culture est “ethnocentrique”. C’est ainsi qu’elle s’assure une certaine pérennité. Je reprendrai les propos de Claude Lévy Strauss dans son célèbre livre “Race et Histoire”, concernant la notion d’humanité : Il rappelle qu’elle “s’arrête aux frontières ethniques des groupes. En effet, tout ce qui se trouve en dehors n’est pas humain mais fantôme”.
On entrevoit donc les dérives que peuvent générer ces positionnements, notamment lorsqu’ils empêchent la reconnaissance des autres comme ayant une légitimité d’existence. On pense bien évidemment à toutes les formes de racisme. Mais il existe des manières beaucoup plus subtiles de nier la différence de l’autre.
Ceci nous amène à notre deuxième point, qui concerne la façon dont le système français se positionne aujourd’hui face à la “diversité culturelle” ou bien “la différence culturelle.
Ethnoclinicienne dans une association de prévention du Val d’Oise, j’étais attablée il y a quelques mois dans un bar PMU en compagnie d’un collègue et d’une bande de jeunes maghrébins, lorsque l’un d’eux nous lance au visage cette phrase amusante : « Si tu n’as pas possédé de vaches, ici (sous-entendu en France), tu n’es pas d’ici. C’est vrai, vous en connaissez vous des immigrés qui sont paysans ici ? Moi, aucun. » Voilà une de ces phrases spirituelles et cinglantes, comme seuls ces jeunes savent les faire, et qui ont le chic pour poser les problèmes de sociétés sur la table.
Pourquoi ? Parce qu’avec l’acquisition de ces vaches, nous nous situons en fait au coeur de la problématique de “l’intégration. C’est-à-dire de la manière dont des personnes issues d’une culture vont “occuper” leur nouvelle terre. Quantités de questions surgissent : Les immigrés et descendants d’immigrés sont-ils capables d’investir cette terre ? De s’y ancrer ?
Je fais ici référence au fait qu’aujourd’hui encore, la plupart du temps, quand un jeune des banlieues d’origine étrangère meurt, son corps est rapatrié au pays. Que veulent dire de tels actes ? Car enfin, peut-on appartenir à un lieu, alors que dans le même temps, on n’a pas assez confiance en lui pour accepter d’y laisser nos morts ?
En vérité, il semble que le système de pensée assimilationniste que propose la France ne laisse pas la place à une véritable inscription dans le pays pour les familles de migrants.
Mais comment la France pourrait-elle penser autrement alors qu’elle s’est construite par décision politique, sur l’écrasement des différentes langues qui la constitue et que l’on a reléguées aux rangs péjoratifs de “patois” ou de “dialectes”, pour n’en promouvoir qu’une seule : la langue Française… Une France résolument laïque, républicaine, citoyenne et assimilationniste, qui qualifie souvent de dangereuse et réactionnaire toute «brebis qui tenterait vaguement de s’égarer». Une France qui refuse de penser la culture comme un élément constitutif majeur des identités multiples de l’individu ; bien que la diversité culturelle soit omniprésente, et que notre pays se soit irrémédiablement modifié.
Bien sûr tous les migrants n’ont pas la même histoire avec la France, les même stratégies d’adaptations, les mêmes modes d’entrées en contact avec ce pays. Mais face à une résistance massive, un monstre a surgi. Un monstre qui transpire tout le corps social, et institutionnel. Il pointe les malentendus, il crie les injustices, il hurle les souffrances. Il nous oblige à penser et nous contraint à être créatifs, responsables dans la prise en charge des migrants et de leurs descendants.
B) L’interculturalité : la confrontation de modèles explicatoires
Comment faire pour mettre d’accord des personnes n’ayant pas les mêmes systèmes de représentations?
Comment faire coexister ce que Kleinman a appelé la “Confrontation de modèles explicatoires”
Car enfin, n’est-ce pas ce que souligne l’interculturalité : l’existence de deux modèles de fabrication de l’être humain dans notre pays, qui se heurtent l’un à l’autre violemment :
Deux modèles, que l’on pourrait résumer grossièrement comme ceci :
- Le premier est issu de la pensée rationnelle savante, et laïque. C’est le modèle dominant, non pas en nombre, mais en pouvoir. Il pense l’individu comme un être qui acquiert la liberté sitôt qu’il s’est défait de ses liens encombrants (ses parents, ses croyances et ses Dieux...). Chaque fois qu’il se sépare de ses “êtres”, l’être humain gagne en autonomie. C’est le système de pensée qui est véhiculé et porté par les institutions de notre pays (judiciaires, sanitaires, sociales, éducatives...). L’individu vit dans ce monde et seulement dans ce monde. Il a tout à y construire, y réussir, dans une logique foncièrement égocentrique. Si quelque chose se passe mal pour lui, on aura tendance à penser que c’est parce qu’il a échoué dans son processus d’autonomisation. On le place donc au centre de la construction des désordres qui peuvent survenir dans son existence (maladie, problèmes de couples, judiciaire, échec social...).
- A l’inverse, le deuxième système est majoritaire en nombre mais pas en pouvoir. C’est celui qui est issu des mondes des migrants, mais pas seulement. C’est celui de toutes les personnes qui ne considère pas l’individu comme un être auto-fondé, mais plutôt comme relié, rattaché à une multitude de choses : une cosmogonie, une ethnie, un groupe, une mémoire ancestrale, une divinité... Autant de facteurs déterminants dans la constitution de l'identité, dans la fabrication des identités multiples des personnes.
Rappelons que toute société, même la plus réduite, développe en son sein des théories du mal, du malheur, de la maladie et « invente » ses propres techniques de réhabilitation.
En ce qui concerne les migrants, ces théories du “désordre” surviennent chez une personne ou dans une famille, et sont à réfléchir du côté de quelque-chose d’extérieur l’ayant provoqué et sur laquelle il faudra donc agir. Où que l’on se trouve géographiquement, on dira que c’est un sort, un esprit, une intention divine... Bref, une entité avec laquelle l’être humain est en lien.
Est-il utile de rappeler que ces “théories traditionnelles” qui apparaissent au premier abord comme des pensées « imaginaires », « archaïques », « magiques » — en tout cas non-scientifiques —, ont révélé, après analyse, leur dynamisme véritable.
Comment faire alors pour concilier ces deux manières de voir le monde apparemment antinomiques. Ces deux façons de concevoir l’être humain qui n’ont pas à voir avec le milieu social, la richesse, ou le niveau de culture (au sens esthétique du terme), mais bien avec la façon dont on pense le monde.
C) L’interculturalité: un nécessaire point sur soi
En définitive, que l’on soit chercheur, politicien, ou travailleur sanitaire ou social, la question de la culture nous renvoie d’abord à nous-même ! Une culture est associée à une multitude de représentations sur lesquelles chacun de nous se positionne. Ces positionnements sont liés, à notre intimité, à notre cheminement interne. C’est ce qui fait de nous des êtres pensants.
Quels sont mes liens avec les divinités, les croyances, les attachements, la filiation, l’ethnie, le clan ?
Autrement dit : Quels sont mes liens avec mon pays d’origine ? Est-ce que je crois en Dieu ? Est-ce que je supporte que l’on puisse croire en Dieu ? Quelle est ma position face à la scarification, la polygamie, le mariage arrangé, l’excision ?
Bref, où en suis-je face à moi ?
C’est pourquoi personne ne peut être neutre face à cette question de la prise en charge de la diversité culturelle ; et le fait d’appartenir à la caste des “professionnels”(associatifs, institutionnels..) ne nous prémunit en rien contre nos résistances .
Certains travailleurs sociaux sont très attachés à l’extrême gauche et à ses idées de liberté et d’autonomie de la personne. Ce sont plutôt des adeptes du “tous pareils”.
D’autres sont issus de l’immigration et ne veulent pas entendre parler d’une quelconque spécificité culturelle les concernant.
D’autres encore, à l’inverse, issus de l’immigration, le revendiquent et s’en servent dans leurs pratiques professionnelles. Ils utilisent notamment la culture ou la langue, dans le contact avec les familles.
En définitive chacun a sa petite idée sur la question!
Aujourd’hui, pour répondre à l’urgence dans la prise en charge du public migrant, nous allons devoir nous dépasser. Dépasser nos convictions, nos résistances, nos conceptions. Il va nous falloir conceptualiser la différence culturelle, fabriquer de nouveaux outils de prises en charges, dans toutes les institutions (écoles, justice, médecine...) qui ont à composer avec elle.
Pédagogie interculturelle dans les écoles, anthropologie judiciaire dans les tribunaux, consultations de médecine interculturelle. Un vaste programme qui exige un certain nombre d’incontournables:
- Premièrement, nous devons accepter que la culture est un élément majeur de l’identité, et pas seulement du folklore (cuisine, danse, musique) ou de l’exotisme.
- Deuxièmement, pour reprendre T. Todrov, je dirai qu’”à s’ignorer soi-même, on ne parvient jamais à connaître les autres et que connaître l’autre et soi est une seule et même chose”.
- Enfin, il faut en finir avec notre peur de rentrer dans le conflit d’idées, d’opinions ou de concepts. Car ne pas avoir les mêmes représentations du monde, n’implique pas forcément de ne pas pouvoir vivre ensemble. Cette dynamique (qui donne l’impulsion de l’interculturalité) ne peut être que bénéfique pour les migrants et leurs enfants, mais aussi pour nous, “professionnels” de ces gens là. C’est en s’inscrivant dans ce mouvement que l’on construira les ponts entre les diversités de chacun, car n’est ce pas en définitive dans ces va et vient entre les particularités que se niche l’universalité ?
3/ Les nouveaux outils de l’interculturalité
Deux exemples me semblent revenir sur les questions fondamentales auxquelles nous sommes confrontés : celui de la pédagogie interculturelle (le cas de l’école) et de la médecine interculturelle.
A) L’exemple de la pédagogie interculturelle :
Aujourd’hui, la pédagogie interculturelle en est au stade du balbutiement. La prise en charge de la diversité culturelle à l’école, se résume à des conseillers d’éducations qui ferment les yeux sur des jours d’absences pour motifs religieux ou bien des cantines qui servent des plats de substitutions au porc. Pour ce qui est de l’enseignement, les programmes ont été réformés. On insiste désormais sur les religions, l’immigration, la citoyenneté. C’est une démarche intéressante mais dont on ne peut se contenter. En effet, comme le dit très justement Martine Abdallah-Pretceille, ce qu’il faut en réalité c’est « renverser la tradition d’homogénéisation de l’école et assumer la diversité et la pluri-appartenance comme une richesse. Nous ne pouvons plus nous contenter de penser l’hétérogénéité comme une simple addition des cultures, et l’expérience de l’altérité comme simple connaissance culturelle, car l’ouverture ne peut se réduire à une information sur autrui »
Nous devons aller vers une éducation au pluralisme, comme garde-fou contre les violences, mais aussi principe actif d’enrichissement culturel et civique des sociétés contemporaines.
Durant plusieurs années, j’ai animé en compagnie d’un collègue psychologue, des groupes de paroles dans les écoles et collèges de la banlieue nord, connus pour leurs problèmes de violences, de toxicomanies, d’absentéisme scolaire. Notre principe était d’offrir un espace de parole libre aux jeunes. Ici, pas question de parler des thèmes-banlieues à la mode: drogues, violences … Chacun venait partager, s’il le souhaitait, son quotidien, ses idées sur le monde, son attachement au pays d’origine, les histoires que lui racontait sa grand-mère quand il était petit, les rituels de sacrifices du pays... l’idée était d’ouvrir pour ces jeunes, un accès à leurs imaginaires riches d’”êtres”, de lieux, d’odeurs, de questionnements.
Je suis juive d’origine Tuniso-Austro-Hongroise, pratiquante, et mon collègue est Algérien musulman pratiquant. C’est ainsi, entre autre, que nous nous sommes présentés à ces jeunes. Très vite, ils nous ont fait confiance, ils nous ont respectés, ils nous ont perçu comme des personnes issues d’un monde réel, rattachés à une cosmogonie, des appartenances (des gens, des lieux). Nous, mais aussi leur maîtresse ou leur professeur qui, trop rarement, malheureusement, a accepté de se prêter à ce jeu. Cette situation de partage des mondes de chacun est typiquement le genre d’expérience allant dans le sens de la fabrication d’une pédagogie interculturelle. L’école comme lieu ou émerge un certain nombre de possibles pour les migrants.
Possible d’en parler publiquement. Possible que cela ait une importance. Possible que les autres soient comme moi, mais surtout : possible de cohabiter avec d’autres! Voilà l’idée qui surgit immédiatement, dans la dynamique de l’interculturalité, que l’on soit du côté enseignant ou bien du côté de l’ élève. N’est-ce pas alors dans ces lieux que se cache l’universel ?
Pour cela, quelques règles simples:
Accepter de se laisser surprendre par d’autres mondes que le nôtre, sans les juger ou chercher à les diminuer (Dieux, ancêtres, histoires familiales…)
Accepter d’être renvoyé à notre monde malgré nos nombreuses résistances.
Accepter d’inverser les rôles, et fondamentalement décider d’apprendre de nos “usagers”, quitte à être déstabilisé dans nos certitudes et notre parole.
Arrêter de dicter aux migrants et à leurs descendants, de façon insidieuse, ce que nous souhaiterions qu’ils confirment.
Cesser de croire qu’il suffit de vouloir du bien à une personne pour lui faire du bien.
En un mot, faire de la collaboration usagers-professionnels : un véritable partenariat.
B) La pédagogie interculturelle : vers un partenariat usager-professionnel
La relation entre le travailleur social, le médecin, ou l’enseignant et le migrant, il faut bien l’avouer, n’est pas égalitaire. L’un est dans une situation de pouvoir et l’autre de demande ou de nécessité. L’un est dans une position de force et l’autre de fragilité. Ce qui se joue entre les usagers et les professionnels c’est donc une affaire de pouvoir.
Cette position de force que nous occupons, oriente considérablement notre vision, mais aussi nos pratiques avec les immigrés et leurs descendants.
Prenons l’exemple de la langue. Nous avons une perception très réductrice des langues du monde (peut-être héritée de cette suprématie que nous avons donné à la langue Française ) .
Ceci donne un certain nombre de glissements qui ne sont pas sans conséquences. Un camerounais parle le camerounais, un nigérian parle le nigérian. Or le camerounais n’existe pas. Ce pays qui recense près de 270 langues, possèdent une langue officielle, véhiculaire, parlée de tous (le français), mais aussi 270 langues attachées aux ethnies : batanga, bamiléké, douala... Quant aux Nigérians, ils se partagent environ 450 langues. Cette diversité des langues dans les pays du monde est universelle. Et cet élément est une information majeure dans la construction de la pédagogie interculturelle.
En effet, dans les écoles ou les collèges de banlieues, les enfants parlent souvent 2 à 3 langues. Ainsi, il est fréquent que :
Les enfants de maliens parlent le dogon, le mandingue mais aussi l’arabe, et le français.
Les enfants des pakistanais cumulent l’anglais avec le ourdou.
Les enfants des Sri lankais connaissent l’anglais et le cinghalais ou le tamoul.
Et la liste est longue.
Or, la plupart du temps, face à des jeunes de banlieues, on se contente de souligner qu’ils ne parlent pas bien le français. On omet systématiquement d’ajouter qu’en revanche, ils parlent souvent 2 ou 3 langues.
On pressent bien que soudainement, ce renversement ne fait plus de ces enfants, des enfants qui ne maîtrisent pas la langue française, mais des “bilingues ou trilingues”. Et que l’on passe alors d’une vision paternaliste et misérabiliste, à une vision positive et constructive.
Plus généralement, cette démarche peut être profitable aux parents de ces jeunes, qui n’ont pas cesser de faire les frais de trop nombreux malentendus.
Car il faut bien l’avouer, des années durant, nous les avons qualifiés de parents démissionnaires, dépassés, illétrés. Nous les avons discrédités, ce qui a contribué à les éloigner encore d’avantage de leurs descendants. Et comme le dit Ahmed Djouder: “ ils n’avaient pas besoin de cela, nos parents qui nous ont si peu appris. Bien sûr, ils savent des choses sur leur pays, sur leur histoire, sur leurs parents, sur leurs ancêtres. A l’évidence. Mais ils ne nous ont rien donné. Ils ne nous ont pas transmis leur culture en dehors de leurs chansons tristes. Mais mieux vaut des chansons tristes que pas de chansons du tout. C’est vrai. Ils nous ont offert des miettes. (…) Ce n’est pas une volonté délibérée d’eux envers nous. On les a obligés à tronçonner leur vécu. A le découper en morceaux. A ne retenir que certains événements. Comme s’ils avaient subi un lavage de cerveau.”
Or : “La transmission, c’est de la substance, c’est du terreau. C’est de la chair. C’est de la vie. C’est de l’eau et du soleil. Les parents qui ne transmettent pas sont des parents morts. Ils peuvent avoir été tués. Ils peuvent être secs et ne pas avoir été nourris, comme du bois mort»
On insistera jamais assez sur le fait que la migration est une situation nouvelle pour le migrant, et qu’elle demande des réponses nouvelles. Pour lui, et pour ses enfants, que l’on a d’ailleurs jamais réussi à nommer. Faut-il les appeler : “issus de l’immigration, descendants de migrants, fils ou filles de migrants, français d’origine étrangère” ? Gageons que lorsque nous aurons trouvé comment appeler ces jeunes, nous aurons fait un diagnostic juste sur eux, et que ceci déterminera l’orientation à donner, à notre prise en charge des familles de migrants. Car derrière un mot, il y a un concept.
C) L’exemple de la médecine interculturelle: Une médecine à l’articultation des mondes
Une autre institution rencontre de très nombreuses difficultés dans l’accompagnement des migrants aujourd’hui : c’est celle du secteur hospitalier. Cela n’est pas étonnant, puisqu’on y constate massivement cette dichotomie absolue entre les “modèles” de fabrication que j’évoquais plus haut. En effet, dans toutes les sociétés, santé et maladie sont l’objet d’un discours. “La maladie, comme tout événement important de l’existence humaine, exige une explication: il faut lui donner un sens”
Où que l’on se trouve dans le monde, on ne met donc pas les mêmes mots derrière des symptômes, on n’a pas la même interprétation des “désordres” qui surviennent chez une personne. Ainsi, comme le rappelle Serge Bouznah, “si pour le médecin, la maladie est pensée comme une entité distincte et indépendante, dans les sociétés traditionnelles, la maladie est considérée avant tout comme une rupture de l’ordre social au même titre qu’un accident de la circulation, la perte de travail ou la mort prématurée d’un membre du groupe.” La cause du désordre est attribuée à une entité, un invisible, une intention malveillante qui vient s’adresser à l’ensemble du groupe. Il appartient aux guérisseurs la plupart du temps consultés, de rétablir l’ordre dans les maisons, de modifier les interactions déficientes entre les membres d’une famille (avec ses ancêtres, ses esprits ou ses morts).
C’est avec “ces attachements” que les migrants se présentent dans les institutions hospitalières. Les médecins, les psychiatres, savent bien d’ailleurs que ces familles continuent d’avoir recours à des thérapies traditionnelles, alors même qu’elles sont prises en charge par la médecine savante.
Se pose donc la question de savoir comment on construit un projet de soin cohérent, c’est-à-dire qui convienne à tous, dans ce type de situations.
La clef réside dans l’adaptation du projet de soin.
D) La médiation interculturelle à l’hôpital. Un exemple d’utilisation du “Culture Broker”.
C’est pour créer les conditions d’une telle réalisation, que le Docteur Serge Bouznah a mis en place à l’hôpital, différentes consultations basées sur la médiation interculturelle.
Le dispositif est le suivant : un médecin responsable de la consultation reçoit le patient et ses proches. Ceux-ci sont accompagnés de leur médecin référent, qui a demandé un éclairage sur les “réticences” de la famille à adhérer au projet de soin proposé. Cet éclairage est amené par le médiateur culturel présent, issu de la même ethnie que le patient et sa famille et parlant la même langue.
En effet, comme le dit Serge Bouznah , il semble fondamental d’utiliser l’interprétariat (ce qu’on appellera le Culture Broker pour emprunter le terme aux Canadiens: “les familles qui s’expriment dans leur langue d’origine nous donne la clef pour accéder à leur monde de représentations et au sens que celles-ci attribuent aux événements comme la maladie, la souffrance ...”).
Car derrière une langue, on l’a dit, il y a des concepts, des représentations, des pensées sur le monde, des thérapeutiques, des attachements, bref des identités. Le médiateur interculturel est donc résolument partial. Il traduit les pensées de la famille, il leur renvoi les représentations du corps médical. Il est un négociateur qui permet l’adhérence à un nouveau projet construit en articulation entre l’institution et les migrants. Quelque chose qui émerge de la rencontre et de la négociation entre deux parties.
Cette démarche est d’ailleurs familière aux migrants qui utilisent systématiquement l’outil de la négociation dans leurs sociétés d’origines : négociation entre le visible et l’invisible, négociation entre les familles des épousés en cas de problèmes au sein du couple.
C’est en fait grâce à la négociation qu’on fabrique des alliances solides et inversement.
On le sait, toutes ces questions font bondir la presque totalité des gens qui réfléchissent sur les dispositifs de médiations aujourd’hui ; En effet, ils défendent becs et ongles l’idée d’un médiateur comme tiers, neutre, impartial.
Or la place du médiateur ne peut en aucun cas être neutre. En réalité, trop souvent utilisé pour convaincre la famille, il doit en fait par sa présence médiatiser entre deux mondes et deux systèmes de pensées déséquilibrés représentés par : une institution forte et un migrant faible.
Car dans le lieu de la médiation interculturelle coexistent, en réalité, deux points de vues sur la maladie : Deux points de vues en un seul espace, où les interlocuteurs s’affrontent. Ce qui fait de cet espace un lieu créatif, c’est qu’il est aussi un espace de coopération, d’alliance entre les différents intéressés. Ceci ne peut se faire que si le médecin accepte que le patient lui apprenne quelque chose, qu’il participe à la construction de l’événement maladie.
4/ Vers une véritable interculturalité
Comme le dit très sagement un proverbe Yombé du Congo: “Lorsque vous avez construit une nouvelle maison, ne détruisez pas l’ancienne”. Derrière cela réside l’idée de la trajectoire du métissage. Comment accompagner les familles de migrants à travers le chemin de leur incontournable métissage ?
Nous avons besoin de passeurs qui nous aident à fabriquer des alliances. Il nous faut mettre au placard notre obsession de la neutralité. Nous devons prendre des risques, complexifier les situations.
L’immigration passée nous terrifie encore trop. Elle bloque notre pensée : elle qui a laissé des enfants, des traces, des troubles et des questionnements. Elle, qui a fabriqué de jeunes “électrons libres” qui refusent d’être rattachés à une république qu’ils perçoivent comme modèle de désintégration, de dissolution de leur culture d’origine (reléguée au rang de folklore), de leurs divinités (relégués au rang de croyances intimes), et de leurs ancêtres (relégués au rang de simples morts déclarés au registre d’état civil).
Il nous faut éviter le piège possible de la démarche interculturelle : celui de connaître l’autre afin de le transformer à notre image.
Il faudra donc être vigilant sur les questions de formations des travailleurs sociaux. C’est un domaine à creuser. En effet, on l’a vu, l’ouverture à l’autre ne se fait pas seulement par l’accumulation de savoirs sur l’immigration et sur les différentes cultures, mais à partir de soi. C’est ce qui défini notre capacité à céder quelque chose à l’autre, sans se sentir menacé.
Des colloques qui fonctionnent sur le principe de l’immersion, me semble fondamentaux à développer. Les travailleurs sociaux s’y retrouvent durant plusieurs jours et plusieurs nuits, au rythme de différents ateliers, d’échanges et de veillées. Quand ils se séparent, ils ont lâchés quelque chose. Ils se sont modifiés, et ils repartent avec l’envie et la force d’être des professionnels de l’interculturel dans leurs institutions.
Jenny Bacry
1/ Sarcelles : ville fondamentalement tournée vers l’interculturalité
Qui peut encore raisonnablement croire que Sarcelles n’est pas le centre du monde?
Sarcelles, où cohabitent environ 58000 habitants issus de plus de 90 nationalités différentes. Sarcelles, point de chute de la terre entière!
Sans blague! Qui dans le monde n’a pas un membre de sa famille qui vit à Sarcelles?
Sarcelles, c’est donc la ville où tout commence aussi…
Ce grand ensemble, âgé de 52 ans, abrite en son sein quantité de migrants et de descendants de migrants. Sa politique est centrée sur l’intégration, le «vivre ensemble». Toujours à la recherche de nouvelles initiatives, Sarcelles est pourvue de quantité d’associations et de réseaux en tous genres (médiation sociale et interculturelle, soutien à la parentalité, prévention de la délinquance, prévention des conduites addictives…), ainsi que de travailleurs sanitaires et sociaux dévoués et compétents. C’est donc une ville qui réfléchit et qui propose, parce qu’elle est proche de ses citoyens.
Or, bien que mythique, et pleine d’ouverture, la ville de Sarcelles connaît les mêmes déboires et les mêmes échecs face à sa politique d’intégration, que toutes ses sœurs appelées communément du terme récurrent de « banlieues difficiles »
- Banlieues difficiles… Autrement dit, des jeunes pour la plupart issus de l’immigration qui posent un certain nombre de problèmes. Ils se déscolarisent tôt, se dés-institutionnalisent et s’inscrivent parfois dans une ascension de délits. Leurs parents, souvent hallucinés, désespérés face aux situations, se trouvent presque toujours «désarmés».
- Banlieues difficiles… ce sont donc des familles qui sont le quotidien des travailleurs sociaux (éducateurs, assistantes sociales, psychologues) et parfois de l’institution judiciaire ou de la psychiatrie. Des familles, comme le souligne l’écrivain Ahmed Djouder , “dont on parle sans cesse en débriefing, en réunion, en groupe Balint...”
- Enfin, Banlieues difficiles … ce sont aussi des notions comme celles de chômage, précarité sociale, errance ou interculturalité.
L’interculturalité ! Depuis les années 70 cette question a généré quantités de recherches dans le monde, avec des périodes de haut et de bas. Aujourd’hui, en France, malgré des initiatives de terrains isolées, ces recherches ont du mal à s’imposer.
On peut aisément le comprendre, car ce qui sous-tend le terme d’interculturalité, c’est la prise en compte de la diversité des cultures, et la mise en place de tentatives afin de les faire cohabiter les unes avec les autres.
Cette question renvoie à un certain nombre de réflexion que nous avons à mener et sur lesquelles nous butons. Or c’est d’autant plus intéressant que nous arrivons à penser quasiment toutes les autres diversités identitaires, quelles soient sexuelles, sociales…
2/ Sarcelles, une ville où les travailleurs sociaux sont en souffrance
A Sarcelles, pourtant, les travailleurs sociaux rencontrent tous d’énormes difficultés à travailler avec les migrants ou leurs descendants.
Bien sûr, ils apportent un certain nombre de réponses à ces familles, notamment sur le versant de la réinsertion économique ou sociale, mais ils expriment souvent une impuissance face à un public qui d’après eux, “n’adhère pas”. Ils font part aussi d’un sentiment d’échec, face à des jeunes qui, “lorsqu’ils obtiennent un boulot, n’arrivent pas à le garder”. Des jeunes qui se font renvoyer d’un collège et qui, quand on les rescolarise, “s’arrangent à se faire virer de nouveau”.
Pour expliquer ces nombreux jeunes qui “leur glissent entre les mains”, les travailleurs sociaux avancent la plupart du temps comme motifs : des interactions familiales défectueuses, avec des mères dépressives et/ou dévastatrices et des pères autoritaires ou absents.*(voir le rapport Bruel). Ils décrivent donc ces jeunes aux prises avec des démons intra-familiaux, dont ils n’arrivent pas à s’extraire.
Et si on interroge ces travailleurs sociaux sur les difficultés de prise en charge liées à la différence culturelle de leur public, ils mettent en avant un certain nombre de handicap ne leur permettant pas de prendre en compte, tous les éléments constitutifs d’une situation.
Ils n’ont pas été formés aux cultures, ils les méconnaissent.
Le public est fuyant
Il y a de nombreux malentendus
Il existe un problème de communication lié aux problèmes de langues
En vérité, à Sarcelles comme partout en France, l’urgence face à la prise en charge du public migrant ou descendant de migrant se fait de plus en plus pressante. En effet, on s’aperçoit que, malgré “toute la bonne volonté du monde”, on se retrouve, la plupart du temps, bloqué dans nos prises en charge.
a)L’interculturalité: différents angles d’approches
C’est pour sortir de cette impasse qu’aujourd’hui nous allons devoir penser l’interculturalité sous deux angles différents :
Il faut que nous arrivions approximativement à nous mettre d’accord sur le terme de culture, ce qui de tout temps n’a pas été une mince affaire. Je proposerai quant à moi de rappeler que la culture est en mouvement perpétuel et qu’il n’existe pas de culture immuable. Toutefois, la culture est aussi un héritage social transmis de générations en générations, ayant une double fonction :
- cohésion du groupe
- intégration d’un individu au sein d’un groupe à partir de valeurs, normes et pratiques communes.
De ce fait, la culture est génératrice de conflit, d’abord parce que, par définition, toute culture est “ethnocentrique”. C’est ainsi qu’elle s’assure une certaine pérennité. Je reprendrai les propos de Claude Lévy Strauss dans son célèbre livre “Race et Histoire”, concernant la notion d’humanité : Il rappelle qu’elle “s’arrête aux frontières ethniques des groupes. En effet, tout ce qui se trouve en dehors n’est pas humain mais fantôme”.
On entrevoit donc les dérives que peuvent générer ces positionnements, notamment lorsqu’ils empêchent la reconnaissance des autres comme ayant une légitimité d’existence. On pense bien évidemment à toutes les formes de racisme. Mais il existe des manières beaucoup plus subtiles de nier la différence de l’autre.
Ceci nous amène à notre deuxième point, qui concerne la façon dont le système français se positionne aujourd’hui face à la “diversité culturelle” ou bien “la différence culturelle.
Ethnoclinicienne dans une association de prévention du Val d’Oise, j’étais attablée il y a quelques mois dans un bar PMU en compagnie d’un collègue et d’une bande de jeunes maghrébins, lorsque l’un d’eux nous lance au visage cette phrase amusante : « Si tu n’as pas possédé de vaches, ici (sous-entendu en France), tu n’es pas d’ici. C’est vrai, vous en connaissez vous des immigrés qui sont paysans ici ? Moi, aucun. » Voilà une de ces phrases spirituelles et cinglantes, comme seuls ces jeunes savent les faire, et qui ont le chic pour poser les problèmes de sociétés sur la table.
Pourquoi ? Parce qu’avec l’acquisition de ces vaches, nous nous situons en fait au coeur de la problématique de “l’intégration. C’est-à-dire de la manière dont des personnes issues d’une culture vont “occuper” leur nouvelle terre. Quantités de questions surgissent : Les immigrés et descendants d’immigrés sont-ils capables d’investir cette terre ? De s’y ancrer ?
Je fais ici référence au fait qu’aujourd’hui encore, la plupart du temps, quand un jeune des banlieues d’origine étrangère meurt, son corps est rapatrié au pays. Que veulent dire de tels actes ? Car enfin, peut-on appartenir à un lieu, alors que dans le même temps, on n’a pas assez confiance en lui pour accepter d’y laisser nos morts ?
En vérité, il semble que le système de pensée assimilationniste que propose la France ne laisse pas la place à une véritable inscription dans le pays pour les familles de migrants.
Mais comment la France pourrait-elle penser autrement alors qu’elle s’est construite par décision politique, sur l’écrasement des différentes langues qui la constitue et que l’on a reléguées aux rangs péjoratifs de “patois” ou de “dialectes”, pour n’en promouvoir qu’une seule : la langue Française… Une France résolument laïque, républicaine, citoyenne et assimilationniste, qui qualifie souvent de dangereuse et réactionnaire toute «brebis qui tenterait vaguement de s’égarer». Une France qui refuse de penser la culture comme un élément constitutif majeur des identités multiples de l’individu ; bien que la diversité culturelle soit omniprésente, et que notre pays se soit irrémédiablement modifié.
Bien sûr tous les migrants n’ont pas la même histoire avec la France, les même stratégies d’adaptations, les mêmes modes d’entrées en contact avec ce pays. Mais face à une résistance massive, un monstre a surgi. Un monstre qui transpire tout le corps social, et institutionnel. Il pointe les malentendus, il crie les injustices, il hurle les souffrances. Il nous oblige à penser et nous contraint à être créatifs, responsables dans la prise en charge des migrants et de leurs descendants.
B) L’interculturalité : la confrontation de modèles explicatoires
Comment faire pour mettre d’accord des personnes n’ayant pas les mêmes systèmes de représentations?
Comment faire coexister ce que Kleinman a appelé la “Confrontation de modèles explicatoires”
Car enfin, n’est-ce pas ce que souligne l’interculturalité : l’existence de deux modèles de fabrication de l’être humain dans notre pays, qui se heurtent l’un à l’autre violemment :
Deux modèles, que l’on pourrait résumer grossièrement comme ceci :
- Le premier est issu de la pensée rationnelle savante, et laïque. C’est le modèle dominant, non pas en nombre, mais en pouvoir. Il pense l’individu comme un être qui acquiert la liberté sitôt qu’il s’est défait de ses liens encombrants (ses parents, ses croyances et ses Dieux...). Chaque fois qu’il se sépare de ses “êtres”, l’être humain gagne en autonomie. C’est le système de pensée qui est véhiculé et porté par les institutions de notre pays (judiciaires, sanitaires, sociales, éducatives...). L’individu vit dans ce monde et seulement dans ce monde. Il a tout à y construire, y réussir, dans une logique foncièrement égocentrique. Si quelque chose se passe mal pour lui, on aura tendance à penser que c’est parce qu’il a échoué dans son processus d’autonomisation. On le place donc au centre de la construction des désordres qui peuvent survenir dans son existence (maladie, problèmes de couples, judiciaire, échec social...).
- A l’inverse, le deuxième système est majoritaire en nombre mais pas en pouvoir. C’est celui qui est issu des mondes des migrants, mais pas seulement. C’est celui de toutes les personnes qui ne considère pas l’individu comme un être auto-fondé, mais plutôt comme relié, rattaché à une multitude de choses : une cosmogonie, une ethnie, un groupe, une mémoire ancestrale, une divinité... Autant de facteurs déterminants dans la constitution de l'identité, dans la fabrication des identités multiples des personnes.
Rappelons que toute société, même la plus réduite, développe en son sein des théories du mal, du malheur, de la maladie et « invente » ses propres techniques de réhabilitation.
En ce qui concerne les migrants, ces théories du “désordre” surviennent chez une personne ou dans une famille, et sont à réfléchir du côté de quelque-chose d’extérieur l’ayant provoqué et sur laquelle il faudra donc agir. Où que l’on se trouve géographiquement, on dira que c’est un sort, un esprit, une intention divine... Bref, une entité avec laquelle l’être humain est en lien.
Est-il utile de rappeler que ces “théories traditionnelles” qui apparaissent au premier abord comme des pensées « imaginaires », « archaïques », « magiques » — en tout cas non-scientifiques —, ont révélé, après analyse, leur dynamisme véritable.
Comment faire alors pour concilier ces deux manières de voir le monde apparemment antinomiques. Ces deux façons de concevoir l’être humain qui n’ont pas à voir avec le milieu social, la richesse, ou le niveau de culture (au sens esthétique du terme), mais bien avec la façon dont on pense le monde.
C) L’interculturalité: un nécessaire point sur soi
En définitive, que l’on soit chercheur, politicien, ou travailleur sanitaire ou social, la question de la culture nous renvoie d’abord à nous-même ! Une culture est associée à une multitude de représentations sur lesquelles chacun de nous se positionne. Ces positionnements sont liés, à notre intimité, à notre cheminement interne. C’est ce qui fait de nous des êtres pensants.
Quels sont mes liens avec les divinités, les croyances, les attachements, la filiation, l’ethnie, le clan ?
Autrement dit : Quels sont mes liens avec mon pays d’origine ? Est-ce que je crois en Dieu ? Est-ce que je supporte que l’on puisse croire en Dieu ? Quelle est ma position face à la scarification, la polygamie, le mariage arrangé, l’excision ?
Bref, où en suis-je face à moi ?
C’est pourquoi personne ne peut être neutre face à cette question de la prise en charge de la diversité culturelle ; et le fait d’appartenir à la caste des “professionnels”(associatifs, institutionnels..) ne nous prémunit en rien contre nos résistances .
Certains travailleurs sociaux sont très attachés à l’extrême gauche et à ses idées de liberté et d’autonomie de la personne. Ce sont plutôt des adeptes du “tous pareils”.
D’autres sont issus de l’immigration et ne veulent pas entendre parler d’une quelconque spécificité culturelle les concernant.
D’autres encore, à l’inverse, issus de l’immigration, le revendiquent et s’en servent dans leurs pratiques professionnelles. Ils utilisent notamment la culture ou la langue, dans le contact avec les familles.
En définitive chacun a sa petite idée sur la question!
Aujourd’hui, pour répondre à l’urgence dans la prise en charge du public migrant, nous allons devoir nous dépasser. Dépasser nos convictions, nos résistances, nos conceptions. Il va nous falloir conceptualiser la différence culturelle, fabriquer de nouveaux outils de prises en charges, dans toutes les institutions (écoles, justice, médecine...) qui ont à composer avec elle.
Pédagogie interculturelle dans les écoles, anthropologie judiciaire dans les tribunaux, consultations de médecine interculturelle. Un vaste programme qui exige un certain nombre d’incontournables:
- Premièrement, nous devons accepter que la culture est un élément majeur de l’identité, et pas seulement du folklore (cuisine, danse, musique) ou de l’exotisme.
- Deuxièmement, pour reprendre T. Todrov, je dirai qu’”à s’ignorer soi-même, on ne parvient jamais à connaître les autres et que connaître l’autre et soi est une seule et même chose”.
- Enfin, il faut en finir avec notre peur de rentrer dans le conflit d’idées, d’opinions ou de concepts. Car ne pas avoir les mêmes représentations du monde, n’implique pas forcément de ne pas pouvoir vivre ensemble. Cette dynamique (qui donne l’impulsion de l’interculturalité) ne peut être que bénéfique pour les migrants et leurs enfants, mais aussi pour nous, “professionnels” de ces gens là. C’est en s’inscrivant dans ce mouvement que l’on construira les ponts entre les diversités de chacun, car n’est ce pas en définitive dans ces va et vient entre les particularités que se niche l’universalité ?
3/ Les nouveaux outils de l’interculturalité
Deux exemples me semblent revenir sur les questions fondamentales auxquelles nous sommes confrontés : celui de la pédagogie interculturelle (le cas de l’école) et de la médecine interculturelle.
A) L’exemple de la pédagogie interculturelle :
Aujourd’hui, la pédagogie interculturelle en est au stade du balbutiement. La prise en charge de la diversité culturelle à l’école, se résume à des conseillers d’éducations qui ferment les yeux sur des jours d’absences pour motifs religieux ou bien des cantines qui servent des plats de substitutions au porc. Pour ce qui est de l’enseignement, les programmes ont été réformés. On insiste désormais sur les religions, l’immigration, la citoyenneté. C’est une démarche intéressante mais dont on ne peut se contenter. En effet, comme le dit très justement Martine Abdallah-Pretceille, ce qu’il faut en réalité c’est « renverser la tradition d’homogénéisation de l’école et assumer la diversité et la pluri-appartenance comme une richesse. Nous ne pouvons plus nous contenter de penser l’hétérogénéité comme une simple addition des cultures, et l’expérience de l’altérité comme simple connaissance culturelle, car l’ouverture ne peut se réduire à une information sur autrui »
Nous devons aller vers une éducation au pluralisme, comme garde-fou contre les violences, mais aussi principe actif d’enrichissement culturel et civique des sociétés contemporaines.
Durant plusieurs années, j’ai animé en compagnie d’un collègue psychologue, des groupes de paroles dans les écoles et collèges de la banlieue nord, connus pour leurs problèmes de violences, de toxicomanies, d’absentéisme scolaire. Notre principe était d’offrir un espace de parole libre aux jeunes. Ici, pas question de parler des thèmes-banlieues à la mode: drogues, violences … Chacun venait partager, s’il le souhaitait, son quotidien, ses idées sur le monde, son attachement au pays d’origine, les histoires que lui racontait sa grand-mère quand il était petit, les rituels de sacrifices du pays... l’idée était d’ouvrir pour ces jeunes, un accès à leurs imaginaires riches d’”êtres”, de lieux, d’odeurs, de questionnements.
Je suis juive d’origine Tuniso-Austro-Hongroise, pratiquante, et mon collègue est Algérien musulman pratiquant. C’est ainsi, entre autre, que nous nous sommes présentés à ces jeunes. Très vite, ils nous ont fait confiance, ils nous ont respectés, ils nous ont perçu comme des personnes issues d’un monde réel, rattachés à une cosmogonie, des appartenances (des gens, des lieux). Nous, mais aussi leur maîtresse ou leur professeur qui, trop rarement, malheureusement, a accepté de se prêter à ce jeu. Cette situation de partage des mondes de chacun est typiquement le genre d’expérience allant dans le sens de la fabrication d’une pédagogie interculturelle. L’école comme lieu ou émerge un certain nombre de possibles pour les migrants.
Possible d’en parler publiquement. Possible que cela ait une importance. Possible que les autres soient comme moi, mais surtout : possible de cohabiter avec d’autres! Voilà l’idée qui surgit immédiatement, dans la dynamique de l’interculturalité, que l’on soit du côté enseignant ou bien du côté de l’ élève. N’est-ce pas alors dans ces lieux que se cache l’universel ?
Pour cela, quelques règles simples:
Accepter de se laisser surprendre par d’autres mondes que le nôtre, sans les juger ou chercher à les diminuer (Dieux, ancêtres, histoires familiales…)
Accepter d’être renvoyé à notre monde malgré nos nombreuses résistances.
Accepter d’inverser les rôles, et fondamentalement décider d’apprendre de nos “usagers”, quitte à être déstabilisé dans nos certitudes et notre parole.
Arrêter de dicter aux migrants et à leurs descendants, de façon insidieuse, ce que nous souhaiterions qu’ils confirment.
Cesser de croire qu’il suffit de vouloir du bien à une personne pour lui faire du bien.
En un mot, faire de la collaboration usagers-professionnels : un véritable partenariat.
B) La pédagogie interculturelle : vers un partenariat usager-professionnel
La relation entre le travailleur social, le médecin, ou l’enseignant et le migrant, il faut bien l’avouer, n’est pas égalitaire. L’un est dans une situation de pouvoir et l’autre de demande ou de nécessité. L’un est dans une position de force et l’autre de fragilité. Ce qui se joue entre les usagers et les professionnels c’est donc une affaire de pouvoir.
Cette position de force que nous occupons, oriente considérablement notre vision, mais aussi nos pratiques avec les immigrés et leurs descendants.
Prenons l’exemple de la langue. Nous avons une perception très réductrice des langues du monde (peut-être héritée de cette suprématie que nous avons donné à la langue Française ) .
Ceci donne un certain nombre de glissements qui ne sont pas sans conséquences. Un camerounais parle le camerounais, un nigérian parle le nigérian. Or le camerounais n’existe pas. Ce pays qui recense près de 270 langues, possèdent une langue officielle, véhiculaire, parlée de tous (le français), mais aussi 270 langues attachées aux ethnies : batanga, bamiléké, douala... Quant aux Nigérians, ils se partagent environ 450 langues. Cette diversité des langues dans les pays du monde est universelle. Et cet élément est une information majeure dans la construction de la pédagogie interculturelle.
En effet, dans les écoles ou les collèges de banlieues, les enfants parlent souvent 2 à 3 langues. Ainsi, il est fréquent que :
Les enfants de maliens parlent le dogon, le mandingue mais aussi l’arabe, et le français.
Les enfants des pakistanais cumulent l’anglais avec le ourdou.
Les enfants des Sri lankais connaissent l’anglais et le cinghalais ou le tamoul.
Et la liste est longue.
Or, la plupart du temps, face à des jeunes de banlieues, on se contente de souligner qu’ils ne parlent pas bien le français. On omet systématiquement d’ajouter qu’en revanche, ils parlent souvent 2 ou 3 langues.
On pressent bien que soudainement, ce renversement ne fait plus de ces enfants, des enfants qui ne maîtrisent pas la langue française, mais des “bilingues ou trilingues”. Et que l’on passe alors d’une vision paternaliste et misérabiliste, à une vision positive et constructive.
Plus généralement, cette démarche peut être profitable aux parents de ces jeunes, qui n’ont pas cesser de faire les frais de trop nombreux malentendus.
Car il faut bien l’avouer, des années durant, nous les avons qualifiés de parents démissionnaires, dépassés, illétrés. Nous les avons discrédités, ce qui a contribué à les éloigner encore d’avantage de leurs descendants. Et comme le dit Ahmed Djouder: “ ils n’avaient pas besoin de cela, nos parents qui nous ont si peu appris. Bien sûr, ils savent des choses sur leur pays, sur leur histoire, sur leurs parents, sur leurs ancêtres. A l’évidence. Mais ils ne nous ont rien donné. Ils ne nous ont pas transmis leur culture en dehors de leurs chansons tristes. Mais mieux vaut des chansons tristes que pas de chansons du tout. C’est vrai. Ils nous ont offert des miettes. (…) Ce n’est pas une volonté délibérée d’eux envers nous. On les a obligés à tronçonner leur vécu. A le découper en morceaux. A ne retenir que certains événements. Comme s’ils avaient subi un lavage de cerveau.”
Or : “La transmission, c’est de la substance, c’est du terreau. C’est de la chair. C’est de la vie. C’est de l’eau et du soleil. Les parents qui ne transmettent pas sont des parents morts. Ils peuvent avoir été tués. Ils peuvent être secs et ne pas avoir été nourris, comme du bois mort»
On insistera jamais assez sur le fait que la migration est une situation nouvelle pour le migrant, et qu’elle demande des réponses nouvelles. Pour lui, et pour ses enfants, que l’on a d’ailleurs jamais réussi à nommer. Faut-il les appeler : “issus de l’immigration, descendants de migrants, fils ou filles de migrants, français d’origine étrangère” ? Gageons que lorsque nous aurons trouvé comment appeler ces jeunes, nous aurons fait un diagnostic juste sur eux, et que ceci déterminera l’orientation à donner, à notre prise en charge des familles de migrants. Car derrière un mot, il y a un concept.
C) L’exemple de la médecine interculturelle: Une médecine à l’articultation des mondes
Une autre institution rencontre de très nombreuses difficultés dans l’accompagnement des migrants aujourd’hui : c’est celle du secteur hospitalier. Cela n’est pas étonnant, puisqu’on y constate massivement cette dichotomie absolue entre les “modèles” de fabrication que j’évoquais plus haut. En effet, dans toutes les sociétés, santé et maladie sont l’objet d’un discours. “La maladie, comme tout événement important de l’existence humaine, exige une explication: il faut lui donner un sens”
Où que l’on se trouve dans le monde, on ne met donc pas les mêmes mots derrière des symptômes, on n’a pas la même interprétation des “désordres” qui surviennent chez une personne. Ainsi, comme le rappelle Serge Bouznah, “si pour le médecin, la maladie est pensée comme une entité distincte et indépendante, dans les sociétés traditionnelles, la maladie est considérée avant tout comme une rupture de l’ordre social au même titre qu’un accident de la circulation, la perte de travail ou la mort prématurée d’un membre du groupe.” La cause du désordre est attribuée à une entité, un invisible, une intention malveillante qui vient s’adresser à l’ensemble du groupe. Il appartient aux guérisseurs la plupart du temps consultés, de rétablir l’ordre dans les maisons, de modifier les interactions déficientes entre les membres d’une famille (avec ses ancêtres, ses esprits ou ses morts).
C’est avec “ces attachements” que les migrants se présentent dans les institutions hospitalières. Les médecins, les psychiatres, savent bien d’ailleurs que ces familles continuent d’avoir recours à des thérapies traditionnelles, alors même qu’elles sont prises en charge par la médecine savante.
Se pose donc la question de savoir comment on construit un projet de soin cohérent, c’est-à-dire qui convienne à tous, dans ce type de situations.
La clef réside dans l’adaptation du projet de soin.
D) La médiation interculturelle à l’hôpital. Un exemple d’utilisation du “Culture Broker”.
C’est pour créer les conditions d’une telle réalisation, que le Docteur Serge Bouznah a mis en place à l’hôpital, différentes consultations basées sur la médiation interculturelle.
Le dispositif est le suivant : un médecin responsable de la consultation reçoit le patient et ses proches. Ceux-ci sont accompagnés de leur médecin référent, qui a demandé un éclairage sur les “réticences” de la famille à adhérer au projet de soin proposé. Cet éclairage est amené par le médiateur culturel présent, issu de la même ethnie que le patient et sa famille et parlant la même langue.
En effet, comme le dit Serge Bouznah , il semble fondamental d’utiliser l’interprétariat (ce qu’on appellera le Culture Broker pour emprunter le terme aux Canadiens: “les familles qui s’expriment dans leur langue d’origine nous donne la clef pour accéder à leur monde de représentations et au sens que celles-ci attribuent aux événements comme la maladie, la souffrance ...”).
Car derrière une langue, on l’a dit, il y a des concepts, des représentations, des pensées sur le monde, des thérapeutiques, des attachements, bref des identités. Le médiateur interculturel est donc résolument partial. Il traduit les pensées de la famille, il leur renvoi les représentations du corps médical. Il est un négociateur qui permet l’adhérence à un nouveau projet construit en articulation entre l’institution et les migrants. Quelque chose qui émerge de la rencontre et de la négociation entre deux parties.
Cette démarche est d’ailleurs familière aux migrants qui utilisent systématiquement l’outil de la négociation dans leurs sociétés d’origines : négociation entre le visible et l’invisible, négociation entre les familles des épousés en cas de problèmes au sein du couple.
C’est en fait grâce à la négociation qu’on fabrique des alliances solides et inversement.
On le sait, toutes ces questions font bondir la presque totalité des gens qui réfléchissent sur les dispositifs de médiations aujourd’hui ; En effet, ils défendent becs et ongles l’idée d’un médiateur comme tiers, neutre, impartial.
Or la place du médiateur ne peut en aucun cas être neutre. En réalité, trop souvent utilisé pour convaincre la famille, il doit en fait par sa présence médiatiser entre deux mondes et deux systèmes de pensées déséquilibrés représentés par : une institution forte et un migrant faible.
Car dans le lieu de la médiation interculturelle coexistent, en réalité, deux points de vues sur la maladie : Deux points de vues en un seul espace, où les interlocuteurs s’affrontent. Ce qui fait de cet espace un lieu créatif, c’est qu’il est aussi un espace de coopération, d’alliance entre les différents intéressés. Ceci ne peut se faire que si le médecin accepte que le patient lui apprenne quelque chose, qu’il participe à la construction de l’événement maladie.
4/ Vers une véritable interculturalité
Comme le dit très sagement un proverbe Yombé du Congo: “Lorsque vous avez construit une nouvelle maison, ne détruisez pas l’ancienne”. Derrière cela réside l’idée de la trajectoire du métissage. Comment accompagner les familles de migrants à travers le chemin de leur incontournable métissage ?
Nous avons besoin de passeurs qui nous aident à fabriquer des alliances. Il nous faut mettre au placard notre obsession de la neutralité. Nous devons prendre des risques, complexifier les situations.
L’immigration passée nous terrifie encore trop. Elle bloque notre pensée : elle qui a laissé des enfants, des traces, des troubles et des questionnements. Elle, qui a fabriqué de jeunes “électrons libres” qui refusent d’être rattachés à une république qu’ils perçoivent comme modèle de désintégration, de dissolution de leur culture d’origine (reléguée au rang de folklore), de leurs divinités (relégués au rang de croyances intimes), et de leurs ancêtres (relégués au rang de simples morts déclarés au registre d’état civil).
Il nous faut éviter le piège possible de la démarche interculturelle : celui de connaître l’autre afin de le transformer à notre image.
Il faudra donc être vigilant sur les questions de formations des travailleurs sociaux. C’est un domaine à creuser. En effet, on l’a vu, l’ouverture à l’autre ne se fait pas seulement par l’accumulation de savoirs sur l’immigration et sur les différentes cultures, mais à partir de soi. C’est ce qui défini notre capacité à céder quelque chose à l’autre, sans se sentir menacé.
Des colloques qui fonctionnent sur le principe de l’immersion, me semble fondamentaux à développer. Les travailleurs sociaux s’y retrouvent durant plusieurs jours et plusieurs nuits, au rythme de différents ateliers, d’échanges et de veillées. Quand ils se séparent, ils ont lâchés quelque chose. Ils se sont modifiés, et ils repartent avec l’envie et la force d’être des professionnels de l’interculturel dans leurs institutions.
Jenny Bacry
